« On a payé pour voir du football, et on a eu un chiot en contre-attaque, monsieur » lâche, encore humide de soda renversé, une spectatrice du Gigante de Arroyito, comme on annoncerait, avec cette fatigue lucide des peuples qui ont trop vu, que l’ordre des choses vient de perdre une dent de lait.
En Argentine, à Rosario, le chiot Coco a fait irruption en plein match, a semé stadiers et joueurs avec une insolence minuscule, avant que sa maîtresse ne le retrouve grâce à des vidéos devenues virales, c’est-à-dire grâce à cette justice populaire qui filme d’abord et réfléchit ensuite, quand elle réfléchit.
Le problème, évidemment, n’était pas le chien — un chien ne fait que vivre, ce qui est déjà suspect — mais le précédent institutionnel qu’il aurait pu créer si, par malheur, l’événement avait été pris au sérieux, ce qui fut le cas : la Ligue locale aurait demandé un « protocole d’intrusion quadrupède niveau 2 », la municipalité aurait évoqué une « révision des parcours de fuite », et un conseiller, la voix grave comme en 2008 quand il pleuvait sur l’économie mondiale, aurait suggéré que toute pelouse devait désormais disposer d’une sortie de secours dédiée aux animaux imprévisibles.
Thierry Naufrage, correspondant permanent de l’inquiétude, y voit une fissure civilisationnelle : l’invasion n’a pas duré longtemps, certes, mais elle aurait pu durer davantage, et c’est bien cela le drame moderne, fait de choses qui auraient pu être pires et qu’on préfère stocker dans un rapport. Un sondage réalisé à la hâte dans les travées (méthode dite « au doigt mouillé mais certifié ») affirme que 62,8% des supporters estimeraient qu’un chiot « court plus juste que certains milieux », tandis que Colette Fiasco, directrice de l’Observatoire du Pire, redoute une contagion réglementaire : si Coco entre sans badge, demain un ballon pourrait sortir sans autorisation, et après-demain, un arbitre pourrait être contredit.
« Ce chiot a franchi les lignes comme si elles n’existaient pas : c’est le rêve de tout attaquant et le cauchemar de tout formulaire. » — René Passetpartout, expert en sécurité du rien
La chaîne des conséquences, déjà, s’esquisse : obligation de déclarer tout museau à l’entrée (formulaire A38-K9 en 12 exemplaires), création d’une commission mixte “Pelouse & Compagnie”, et, dans un excès de nostalgie, comparaison démesurée avec la chute de Rome, non pas pour les barbares, mais pour cette incapacité chronique à garder une porte fermée quand l’Histoire, elle, arrive en trottinant.
Dans la rue, l’opinion se fait, comme toujours, à hauteur de trottoir : « S’il est viral, c’est qu’il a du niveau », tranche Milagros, 29 ans, vendeuse de choripán devant le stade ; « Moi je veux bien des chiens, mais qu’ils respectent la VAR », soupire Ezequiel, 22 ans, étudiant en droit, déjà en train d’inventer une jurisprudence ; « À Saint-Étienne, on n’aurait même pas vu la différence », glisse Nathalie, 41 ans, responsable de billetterie en déplacement, avec ce rire qui cache une demande d’asile symbolique.
Reste que Coco a été retrouvé grâce aux vidéos, preuve irréfutable que la modernité sait encore rendre service, à condition que l’animal ait un bon angle et une connexion stable. Et pendant que les instances étudient la mise en place d’un service “Objets trouvés : chiots”, le club aurait envisagé, dans un dernier sursaut de pragmatisme, de lui proposer un contrat : au moins, lui, savait dribbler tout le monde sans contester la décision.



