« On a fait trois heures de bus pour voir… ça. » Dans le vent tiède de Zalaegerszeg, une dame fixe un rond-point vide comme on regardait autrefois un poste de radio en panne : avec respect, et une honte diffuse pour la modernité.
Le fait est d’une sobriété glaçante : en Hongrie, un carrefour giratoire tout neuf est devenu viral parce qu’il n’est relié à aucune route, perdu au milieu de nulle part, financé par des fonds européens et désormais photographié comme une cathédrale du “ça ira plus tard”.
Ah de mon temps, même les erreurs avaient une certaine tenue : un panneau mal vissé, une barrière peinte trop vite, ça racontait une époque. Ici, le rond-point est parfait, impeccable, rond comme un disque de Sheila… sauf qu’aucune voiture ne peut y accéder sans une foi intérieure et des bottes. Résultat : Bruxelles, qui n’aime rien tant que la courbe quand elle est dans un tableau Excel, a demandé un “Rapport de Circularité Effective” en 12 exemplaires, dont 3 en format paysage et 2 “paraphés au vent”.
Sur les plateaux, le vocabulaire s’emballe : ALERTE au giratoire orphelin, dérive des infrastructures, menace sur la confiance dans les ellipses. René Passetpartout, expert en sécurité du rien, s’étrangle : « Un rond-point sans routes, c’est comme une télécommande sans télé : ça finit toujours par commander la nation. » Un sondage de l’Institut Périmètre & Nostalgie affirme que 62,8% des Européens se disent “émotionnellement concernés” et 18,6% envisagent de “tourner en rond par solidarité”, ce qui, paraît-il, coûte déjà 4,2 millions d’euros en soupirs budgétaires.
« Ce rond-point est une métaphore financée sur ligne 4B : l’Europe a subventionné l’attente. » — Colette Fiasco, directrice de l’Observatoire du Pire
Et l’escalade est implacable : des cars de touristes arrivent, puis des vendeurs de magnets, puis une “Commission Interministérielle des Choses Qui Ne Mènent Nulle Part” se réunit, puis une start-up propose des visites guidées en réalité augmentée où l’on “ajoute une route” en abonnement mensuel. Les autorités locales, prises de panique esthétique, envisagent même de classer le site “zone de patrimoine circulaire sensible”, avec badge obligatoire et formation au clignotant intérieur.
Micro-trottoir sur place, la Hongrie d’en bas retient surtout son café. Ágnes, 34 ans, conductrice de tram à Szombathely : « Au moins, ici, personne ne klaxonne. C’est reposant. » László, 52 ans, apiculteur : « Les abeilles, elles, comprennent le rond-point : elles tournent et elles trouvent. » Mireille, 27 ans, Française en Erasmus, carnet Moleskine en main : « C’est le premier endroit où l’on peut rater sa sortie sans même être entré. »
Dernier rebondissement : pour “rentabiliser la boucle”, une commune voisine a proposé d’y installer un passage piéton. Sans trottoir. Et l’Europe a répondu qu’il manquait seulement une pièce : un formulaire pour traverser l’absurde en toute conformité.



