« J’ai mis ma tête, elle m’a rendu la tête de mon voisin, et maintenant on se salue par politesse, mais avec une méfiance d’après-guerre », souffle Loïc, 29 ans, livreur de pièces détachées à Saint-Priest, regard fixé sur un distributeur qui, à sa manière froide et lumineuse, vient de rappeler au pays qu’il suffisait d’un bouton pour que l’individualité devienne optionnelle.
Dans une opération repérée sur les réseaux sociaux, Dove a imaginé un distributeur capable de “transformer” les visages en un idéal standardisé, comme si l’époque, déjà portée sur le filtre et l’uniforme numérique, avait décidé d’aller jusqu’au bout de son obsession en la mettant dans une machine, avec une fente, un écran, et une promesse vaguement souriante.
Les premières heures auraient pu rester dans l’anecdote, ce petit frisson publicitaire que le pays consomme entre deux cafés tièdes, mais la mécanique administrative, toujours prompte à courir après le réel avec des formulaires trop épais, se serait immédiatement mise en branle : la CNIL aurait demandé, en 12 exemplaires agrafés et 3 versions “visage avant/après”, si l’“idéal” disposait d’un consentement explicite, tandis qu’une “Mission interministérielle de l’Uniformisation Spontanée” aurait été évoquée en réunion, à voix basse, comme on parlait jadis du franc fort, quand on croyait encore que les choses avaient un contour stable.
Car l’effet domino, lui, n’a pas attendu : selon un baromètre improvisé par l’Institut Brossard & Compagnie, 62,8% des Français craindraient déjà de se retrouver, au guichet de la mairie, à signer le mariage d’un inconnu portant exactement leur visage “optimisé”, et 21,4% envisageraient de ressortir leurs vieilles photos argentiques “au cas où il faudrait prouver qu’on a déjà eu un menton personnel”. Pour René Passetpartout, expert en sécurité du rien, le danger serait moins esthétique que logistique : si tout le monde finit identique, la reconnaissance faciale ne reconnaît plus personne, et les portiques de gare, vexés, se mettraient à biper au hasard, comme en 1993, quand le progrès avait encore la décence de tomber en panne ouvertement.
« Un pays où tout le monde a le même visage, c’est un pays qui finit par tamponner des photos de profil. » — Prune Uniformel, anthropologue des standards
Sur le terrain, la France d’en bas tente de faire avec, comme toujours, en serrant les dents et en remettant son badge dans le bon sens : « Si je ressors de là avec la tête de mon chef, je demande une revalorisation immédiate », prévient Nadia, 41 ans, conductrice de tram à Montpellier ; « Chez nous, à Quimper, on a déjà les mêmes pulls, alors un visage en plus, ça passera », relativise Ronan, 22 ans, apprenti charcutier ; « Moi je voulais juste acheter un déodorant, pas devenir une moyenne statistique », tranche Mireille, 67 ans, choriste à Forbach, qui regarde la machine comme on regardait autrefois les distributeurs de billets quand ils avalaient la carte.
Et pendant que les autorités s’interrogent sur la création d’un “formulaire Cerfa 14-Visage (version idéalisée)”, le détail qui achève tout le monde est tombé : le distributeur n’aurait pas de visage “idéal” fixe, il piocherait au hasard dans une banque d’“acceptable”, si bien que la dernière personne sortie de la machine serait repartie avec une expression neutre de photo de passeport… datée directement de 1987.



