« Quand une ville repêche plus d’objets vibrants que de poissons, c’est qu’on a basculé dans la modernité humide », soupire le docteur Philippe Angoisset, psychologue des masses et des marées, l’œil embué comme un vieux générique d’Antenne 2.
À l’approche de la saison estivale, des plongeurs ont lancé une vaste opération de nettoyage des canaux de Venise. Bilan provisoire : sextoys, smartphones, et même des machines à laver, comme si la Sérénissime avait décidé de faire sa vaisselle émotionnelle directement dans la lagune.
Ah de mon temps, Venise avait l’élégance de ne perdre qu’un éventail, un chapeau de paille, éventuellement un exemplaire froissé de Télérama (édition bénie, années 80, papier qui sentait la culture et non le plastique chauffé). Aujourd’hui, la municipalité parle déjà de « flux d’objets domestiques non coopératifs » et a convoqué une Cellule d’Observation des Déchets Romantiques, avec fiches en 12 exemplaires, tampon humide et agrafage réglementaire. Dans un pays normal, le simple repêchage d’une machine à laver déclencherait au minimum un séminaire interministériel sur la “dérive du cycle court”.

Comment en est-on arrivé là, au juste ?
« 300 000 ans de mauvaises décisions expliqués. »
Découvrir →Le consultant François Malaussène, spécialiste autoproclamé en gestion de crise aquatique, redoute l’effet domino : « On commence par un smartphone, on finit par un canapé-lit, puis par une cuisine équipée entière. » Selon un sondage de l’Institut Gondola & Opinion, 62,8% des touristes pensent désormais que “les canaux sont un service public de dépôt-vente”. Et pendant ce temps, l’UNESCO hésite : faut-il classer Venise au patrimoine mondial… ou au rayon électroménager d’occasion ?
« La lagune n’est pas un tiroir à bazar: c’est un musée vivant, pas un bac à linge sale avec option bluetooth. » — Martine Nostalvielle, experte en regrets générationnels
La réaction en chaîne est déjà là : création d’un “permis de rame en milieu érotico-électroménager” pour les gondoliers, mise en place de bouées “Objet suspect” (couleur beige administratif), et lancement d’un tri sélectif aquatique où chaque déchet devra déclarer son intention avant immersion. Prochaine étape, prévient le géopolitologue Gérard Panikovsky : un sommet international sur la circulation transfrontalière des chargeurs perdus, avec traduction simultanée en dialecte vénitien et en langage de formulaire.
Dans les ruelles, la parole populaire grince. « On venait pour les gondoles, on tombe sur un inventaire de salle de bains », lâche Yasmine, cheffe de rang à Dijon, en week-end “culture”. « Le problème, c’est pas les objets: c’est qu’ils reviennent », s’inquiète Enzo, gondolier, qui dit avoir “reconnu un chargeur” deux fois en une semaine. « Si on repêche une machine à laver, ça veut dire que quelqu’un a aussi perdu la notice… et ça, c’est irréparable », tranche Lila, étudiante en architecture à Toulouse, le regard plus sombre qu’un canal en novembre.
Dernière minute : la ville envisagerait de revendre les trouvailles sous l’appellation “Souvenirs authentiques de Venise, édition trempée”. La machine à laver, elle, aurait déjà reçu une invitation officielle à la Biennale.



