« On nous aura tout fait mesurer, même ce qu’on n’avait pas réussi à perdre en 2003 », souffle Kévin, 29 ans, livreur de sushis à Arras, en fixant son téléphone comme on fixait autrefois les horloges de l’ORTF quand l’heure avait encore une autorité morale.
Dans l’émission Small Talk, Clara Morgane est revenue sur son parcours et, dans un élan de modernité parfaitement dans l’air du temps, propose de “calculer votre taux d’aura”, cette unité semi-mystique qui aurait, paraît-il, le bon goût de transformer une conversation banale en audit de personnalité, avec la même tendresse glacée qu’un compteur Linky face à un radiateur.

Besoin de vous isoler du chaos ambiant ?
« Le silence, c'est le nouveau luxe. »
Découvrir →À peine l’outil évoqué que la machine institutionnelle, déjà fatiguée d’avoir survécu aux QR codes, s’est mise à imaginer ce qu’elle aurait pu en faire si seulement elle avait été consultée, et Bercy, selon une note qui circulerait sous chemise beige, aurait envisagé un “Indice d’Aura Harmonisé” pour comparer les Français entre eux sans la lourdeur archaïque des prénoms, tandis qu’une commission interministérielle, dite “AURA-PRO”, aurait réclamé 12 exemplaires papier du ressenti de chacun, agrafés mais pas trop, sous peine de non-recevabilité existentielle.
« Quand on commence à quantifier l’aura, on finit par demander un justificatif de charisme de moins de trois mois. » — Pr. Armand Charismier, sociologue des regards appuyés
Et comme toujours, l’escalade a pris, avec cette régularité sinistre des petites catastrophes qui n’en ont l’air que parce qu’on s’entête à les traiter comme des grandes : un sondage de l’Institut Panique & Opinions annonce déjà que 62,8% des actifs craindraient un “contrôle d’aura inopiné” à l’entrée des open spaces, 34,1% jurant qu’ils auraient connu “une baisse brutale” depuis qu’ils disent bonjour sur Teams, pendant que le docteur Philippe Angoisset, psychologue des masses, alerte sur un effet collatéral rarement vu depuis Mai 68, à savoir la grève du sourire, revendiquée au nom de la dignité faciale.
Dans ce climat d’ALERTE molle mais tenace, les conséquences en chaîne se dessinent avec une précision d’horloger désabusé : les salons de coiffure, déjà évoqués dans le récit intime de l’invitée, se retrouveraient en première ligne d’une “requalification capillaire d’aura”, des DRH testeraient des “entretiens de recertification lumineuse”, et la SNCF, flairant l’époque, songerait à un billet “Aura Premium” permettant de monter dans un train sans s’excuser d’exister, option non remboursable même en cas de retard métaphysique.
Dans la rue, la France d’en bas tente de tenir debout sur ses talons administratifs : « Moi j’ai une petite aura, mais stable, c’est déjà ça », relativise Aïcha, 41 ans, aide-soignante à Saint-Brieuc ; « Si l’aura devient notée, je repasse au fax, au moins le fax ne juge pas », tranche Étienne, 52 ans, garagiste près de Mâcon ; « On avait la carte Vitale, maintenant il faudra la carte Vibration », s’inquiète Lucie, 19 ans, étudiante à Montpellier, qui garde pourtant, héroïquement, son second degré sous clé.
Et au moment où chacun croyait pouvoir tricher en allumant une bougie parfumée pour gagner deux points, une mise à jour aurait été évoquée : le calculateur d’aura proposerait bientôt, en toute simplicité, un reçu imprimable à présenter en préfecture, avec la mention la plus cruelle de notre époque — “Veuillez recommencer, vous n’avez pas assez d’aura pour prouver que vous existez.”



