« Il m’a demandé si je préférais poulet ou pâtes… dans un train immobile : on a basculé dans une autre République », souffle une passagère, le regard déjà celui des gens qui auraient aimé vieillir dans un pays où l’horloge avait encore un sens.
Mercredi, à bord d’un TGV Inoui pour Saint-Malo accusant 4h30 de retard, le PDG de la SNCF Jean Castex a servi lui-même les plateaux-repas aux voyageurs, scène d’apparence humaine, presque touchante, mais qui, à y regarder de près, ressemble à ces petites fissures par lesquelles le normal s’échappe doucement, comme un air tiède sur un quai désert.
Car une direction générale qui descend dans l’allée centrale avec des barquettes operculées, c’est la preuve qu’on a franchi un cap administratif : selon un "baromètre du Découragement Ferroviaire" compilé à la hâte sur un coin de tablette par l’Institut National de la Ponctualité Relative, 62,8% des usagers estimeraient désormais que « l’unité de temps officielle » n’est plus la minute, mais « le moment où quelqu’un finit par s’excuser ». Dans les couloirs feutrés, on aurait évoqué la création d’un formulaire CERFA 19-TER, en 12 exemplaires, intitulé “Demande de Retard Compatible avec un Rendez-vous”, lequel aurait été jugé trop ambitieux par la Commission Interministérielle de la Résignation Logistique.
« Quand le PDG sert le repas, c’est que le retard est passé en mode “service public de substitution” : on ne transporte plus des gens, on accompagne des attentes. » — Professeure Yvette Lugubre, historienne du malheur français
À l’Élysée, dit-on, la situation aurait été suivie “avec attention”, non pas tant pour Saint-Malo que pour ce précédent : si l’on accepte qu’un patron distribue des couverts en plastique, que se passera-t-il quand un retard de 6h12 imposera, par simple logique de chaîne, une lecture à voix haute du règlement intérieur, puis une remise symbolique de médailles de patience, puis l’ouverture d’un “guichet de consolation” financé sur une ligne budgétaire discrète de Bercy ? Bernard Catastrophe, économiste de la peur comptable, prévient déjà d’un effet domino : « Le plateau-repas gratuit crée une attente, l’attente crée une revendication, la revendication crée un comité ; et un comité, en France, c’est une gare terminus. »
Sur le quai imaginaire où la France d’en bas attend la France d’en haut, les réactions claquent. Maud, 34 ans, artisan-céramiste à Dinan : « Moi, je veux bien des pâtes, mais je préférerais arriver. » Nabil, 52 ans, formateur en sécurité incendie à Angers : « S’il faut le PDG pour ouvrir le frigo, c’est qu’on a perdu le contrôleur, puis le chef de bord, puis l’idée même de “bord”. » Solène, 19 ans, étudiante en océanographie à Rennes : « J’ai pris un TGV, j’ai vécu une performance artistique sur le thème du temps qui se délite. »
Et pendant que chacun mastiquait sa portion de normalité reconditionnée, une annonce aurait circulé, glaciale : le retard n’était pas “rattrapable”, car le train, lui, était parfaitement à l’heure… sur le fuseau horaire administratif, celui où 4h30 s’appelle officiellement “un léger décalage de disponibilité”.



