Alexandrie enterre un morceau de son histoire sur rails : la plus vieille ligne de tramway d’Afrique, célèbre pour ses rames délicieusement hors du temps, effectuera son dernier voyage avant d’être remplacée par une nouvelle ligne « plus performante ». Une performance, donc. Comme si le patrimoine se mesurait en vitesse commerciale et en tableaux d’horaires qui fonctionnent.
Dans un pays qui se respecte, on modernise sans traumatiser. Mais dans le monde d’aujourd’hui, est-il encore possible de garder un tram qui grince, qui tangue et qui rappelle aux habitants qu’ils existent depuis avant les applications de mobilité ? « Ce tram, c’était mon horloge biologique : quand il passait en retard, je savais qu’il était l’heure », sanglote Mona, 38 ans, Alexandrine et victime collatérale du progrès.
« On nous promet un tram silencieux. Vous vous rendez compte ? Même nos souvenirs vont devoir chuchoter. » — Tarek, retraité du port, spécialiste autoproclamé du bon sens populaire
Selon une étude très sérieuse de l’Institut Alexandrin de Nostalgie Appliquée (IANA), 74% des habitants affirment que la disparition du tram historique entraînera « une perte immédiate de repères », 52% redoutent « une hausse des conversations sur le travail » et 19% envisagent de « se mettre à marcher », signe avant-coureur d’un effondrement civilisationnel. Les experts s’accordent à dire que c’est sans précédent : une ville entière pourrait se retrouver contrainte de regarder l’horizon au lieu de fixer les banquettes en bois.
Les autorités, elles, tentent de rassurer. « La nouvelle ligne sera plus rapide, plus sûre, plus accessible », explique un responsable sous couvert d’anonymat, visiblement ému par la phrase qu’on lui a donnée. Traduction : moins de temps pour observer les rues, moins de place pour le hasard, et une expérience utilisateur calibrée pour ne surtout pas ressentir quoi que ce soit. « Avant, on montait dans le tram et on avait le droit d’être en 1956. Demain, on sera en 2035 même si on n’a rien demandé », résume Kareem, étudiant, qui craignait déjà l’avenir mais qui se sent désormais officiellement en retard sur lui.
Et pendant que les Alexandrins font leurs adieux, une rumeur circule : le nouveau tram serait équipé d’écrans indiquant le temps restant avant la prochaine station. Un détail technique ? Non : une déclaration de guerre au fatalisme, à l’improvisation, à l’art ancestral d’arriver « quand ça arrive ». Nos ancêtres se retournent dans leur tombe — et, selon nos informations exclusives, ils demandent si au moins la tombe sera « plus performante ».


