Ce jeudi, à l’instant précis où un adolescent a posé son sac comme on déposait jadis une demande en mairie, la République a senti passer un courant d’air: celui, glacial et parfaitement assumé, de l’«existence» sans objectif, sans livrable, sans tableau Excel.
Depuis le 17 avril, le Studio 13/16 s’est installé à la Gaîté Lyrique, le temps que le Centre Pompidou se refasse une santé jusqu’en 2030, et propose aux 13-16 ans de créer, de chiller, ou — formule désormais gravée dans la pierre humide de notre époque — de «juste exister», ce qui, en France, n’a jamais été un verbe neutre mais une procédure.
Dans la foulée, l’administration, prise de vertige à l’idée qu’on puisse être là sans motif précis autre que la présence, aurait commencé à préparer un projet de référentiel d’existence temporaire en 12 exemplaires (un pour la Culture, un pour la Jeunesse, un pour «au cas où»), tandis que Bercy, incapable de laisser un moment non fiscalisé, aurait commandé une note sur la «valeur ajoutée du chill»; selon un sondage bricolé à la hâte sur un coin de comptoir de cafétéria, 62,8% des Français déclareraient ne pas savoir s’ils existent encore dès que leur badge ne bippe plus.
«L’existence libre, c’est le trou noir du formulaire: rien n’entre, rien ne ressort, surtout pas les justificatifs.» — Colette Fiasco, directrice de l’Observatoire du Pire
La mécanique, ensuite, s’emballe avec la douceur d’un photocopieur en fin de vie: si l’on tolère un lieu où l’on vient “juste être”, qui empêchera demain un citoyen de rester assis sans consommer, de regarder un mur sans poster, ou — souvenir lointain du bon vieux temps — de ne rien optimiser du tout; déjà, René Passetpartout, expert en sécurité du rien, évoque un risque de «dérive contemplative» pouvant entraîner, par effet domino, des attroupements de silence, des pannes de notifications, et une chute de 34,1% des discussions sur “ce que tu fais dans la vie”, ce pilier discret de l’ordre social depuis au moins 1987.
Dans la rue, la France d’en bas, elle, tente de tenir debout: «S’ils peuvent exister sans raison, moi je vais devoir justifier mon lundi», souffle Inès, 27 ans, gestionnaire de paie à Amiens; «Moi à 16 ans, j’existais au baby-foot du foyer rural, c’était gratuit et personne n’a fait un communiqué», se rappelle Patrice, 51 ans, chauffeur de car scolaire en Lozère; «Créer c’est bien, mais chiller encadré, ça ressemble à Mai 68 avec un règlement intérieur», tranche Naïma, 39 ans, bibliothécaire à Saint-Étienne.
Et comme un symbole qu’on aurait pu éviter si le siècle avait eu un peu de pudeur, les premières rumeurs parlent d’un prototype d’“attestation d’existence” à scanner à l’entrée, avec un menu déroulant proposant trois cases: créer, chiller, ou cocher “juste exister” — option qui déclencherait automatiquement une demande de pièce d’identité au nom du principe de précaution.



